IV
Comme Hurstall revenait à l’office, Mrs Spicer lui fit remarquer « qu’il n’avait pas l’air dans son assiette ».
— Vous avez raison, dit le vieux maître d’hôtel, mais c’est le contraire qui serait surprenant !… On respire mal dans cette maison, depuis quelques jours… Tout ce qui s’y dit signifie autre chose que ce que cela a l’air de signifier !… Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, mais c’est la vérité vraie…
Mrs Spicer n’ayant visiblement pas saisi, Hurstall entra dans de nécessaires explications.
— Il y a deux minutes, en s’asseyant à table, miss Aldin a dit : « Eh bien ! nous voici tous réunis !… » Ça m’a donné un coup ! Ça m’a fait penser à un dompteur qui rassemblerait des animaux féroces dans une cage et qui fermerait la porte. J’ai eu l’impression tout à coup, que nous étions tous pris au piège !
Mrs Spicer était une âme simple.
— Probablement, dit-elle, que vous aurez mangé quelque chose qui ne digère pas.
Hurstall protesta :
— Ce n’est pas une question d’estomac !… Il faut voir comme ils ont les nerfs !… Tout à l’heure, la porte d’entrée a claqué. Mrs Strange – la nôtre, Mrs Audrey – a fait un saut, comme si on lui avait tiré dessus !… Et leurs silences, donc !… C’est effrayant !… C’est comme si subitement tout le monde avait peur de parler… Et puis, brusquement, ils se mettent à causer tous ensemble et ils disent la première chose qui leur passe par la tête !
— Ça doit être gênant pour tout le monde !
— La vérité, voyez-vous, madame Spicer, conclut Hurstall, c’est que deux « madame Strange » dans la maison, c’est trop !… À mon avis, ce n’est pas correct !
Cependant, un de ces curieux silences auxquels le vieux maître d’hôtel venait de faire allusion, passait sur la salle à manger.
Mary Aldin prit sur elle d’y mettre fin. Se tournant vers Kay, elle dit :
— J’ai invité votre ami, Mr Latimer, à venir dîner avec nous demain soir…
— Bravo ! répondit Kay.
Cependant, Nevile s’étonnait :
— Latimer ?… Il est donc ici ?
— Mais oui, dit Kay. Il est à l’hôtel d’Easterhead Bay.
— Nous pourrions y aller dîner un de ces soirs, proposa Nevile. Le bac fonctionne jusqu’à quelle heure ?
— Jusqu’à une heure et demie, répondit Mary.
— Parfait !… Je suppose qu’on danse là-bas, le soir…
Kay haussa les épaules.
— Les pensionnaires de l’hôtel sont presque tous centenaires !
— Ça ne doit pas être très drôle pour ton ami…
Mary détourna la conversation.
— Ce que nous pourrions faire, dit-elle, c’est aller un de ces jours prendre un bain à Easterhead Bay. Il y a une plage de sable magnifique…
À mi-voix, Thomas Royde s’adressait à Audrey :
— J’ai l’intention de faire un peu de voile, demain. Venez-vous avec moi ?
— Ça me plairait beaucoup.
Nevile, qui avait entendu, dit :
— C’est une idée !… Demain, nous pourrions faire, tous, une petite sortie en yacht…
— Mais, fit Kay, est-ce que tu ne devais pas jouer au golf ?
— Le fait est qu’il faut que j’aille faire quelques parcours sur les links. Je me suis aperçu que je me rouillais !
Mary demanda à Kay si elle jouait.
— Oui, répondit-elle. Si on veut…
— Kay, précisa Nevile, jouerait fort bien si elle voulait s’en donner la peine. Elle a des dispositions…
— Et vous, Audrey, vous jouez au golf ?
— Non, Kay. Je joue au tennis, si on peut appeler ça jouer. En réalité, je suis catastrophique…
— Faites-vous toujours du piano ? demanda Thomas.
— Non, plus maintenant !
— Dommage, fit Nevile. Tu jouais bien…
Kay regarda son mari, surprise.
— Je croyais, remarqua-t-elle, que tu n’aimais pas la musique ?
— C’est-à-dire, répondit-il, que je n’y connais rien. Je me suis toujours demandé comment Audrey pouvait couvrir une octave, elle qui a de si petites mains…
— J’ai le petit doigt très long, dit Audrey, un peu confuse. Ça doit aider…
— Le petit doigt long, fit Kay, c’est un signe d’égoïsme.
— C’est vrai ? dit Mary Aldin. Alors, je ne suis pas égoïste ! Regardez mon petit doigt…
Thomas Royde la considérait d’un air pensif.
— Je crois, Mary, dit-il, que vous avez toujours pensé aux autres bien plus qu’à vous-même…
Elle rougit et dit :
— Voyons quel est le moins égoïste de nous tous !… Comparons nos petits doigts !… Kay, je vous bats nettement… Mais j’ai une idée que je suis battue par Thomas…
— Et je crois que je surclasse tout le monde, ajouta Nevile. Regardez !
Il étalait sa main gauche sur la nappe.
— Oui, reconnut Kay, mais tu ne nous montres que ta main gauche, et, à droite, ton petit doigt est beaucoup plus long. La main gauche révélant les dons qu’on a reçus en venant au monde et la main droite le parti qu’on a tiré d’eux, l’examen de tes mains prouve que tu n’étais pas égoïste à ta naissance et que tu l’es devenu…
— Vous lisez dans les lignes de la main ? demanda Mary.
Présentant sa paume à Kay, elle ajouta :
— Une diseuse de bonne aventure m’a prédit que j’aurais deux époux et trois enfants. Il serait temps que je me dépêche !
— Ces petites croix, dit Kay, ne sont pas des enfants, mais des voyages. Vous ferez trois longues traversées…
— Ça ne me paraît guère probable non plus !
— Vous avez beaucoup voyagé ? demanda Thomas.
— Presque pas !
Il y avait dans la voix une nuance de regret.
— Ça vous plairait ?
— Énormément !
Il la regarda longuement. Il pensait à la vie de Mary Aldin, tout entière consacrée à une vieille femme, avec qui il fallait se montrer calme, douce et patiente.
— Il y a longtemps, dit-il, que vous vivez avec lady Tressilian ?
— Près de quinze ans. Je suis venue ici tout de suite après la mort de mon père, qui était paralysé depuis plusieurs années…
Répondant à la question qu’elle devinait en son esprit, elle ajouta :
— Ne cherchez plus ! J’ai trente-six ans.
— Je me demandais, en effet, quel âge vous pouviez avoir. Il est difficile de vous donner un âge…
— C’est une remarque qui pourrait être prise en mauvaise part !
— Sans doute… Mais vous savez bien comment je la fais !
Son regard un peu triste s’attardait sur le visage de la jeune femme, qui supportait cet examen sans embarras. Remarquant que ses yeux se portaient sur la mèche blanche qui courait dans sa chevelure, elle dit :
— Cette mèche blanche, je l’avais déjà quand j’étais toute petite !
— Elle me plaît beaucoup, dit-il simplement.
Comme il continuait à la dévisager, elle sourit.
— Alors, fit-elle, d’une voix amusée, le verdict ?
Il rougit.
— Je me tiens très mal, n’est-ce pas ?… On ne regarde pas les gens comme ça !… Pardonnez-moi… Je me demandais… Je me demandais quelle femme vous êtes réellement.
Elle dit vivement : « Je vous en prie ! » et, se levant, donna le signal du départ. On se dirigea vers le studio.
Mary passa son bras sous celui d’Audrey et dit :
— Demain soir, nous aurons également le vieux Mr Treves.
— Qui est-ce ? demanda Nevile.
— C’est un vieux monsieur délicieux, qui est venu nous rendre visite, avec une lettre d’introduction de Rufus Lord. Il est au Balmoral. Il a le cœur faible, il a l’air extrêmement fragile, mais ses facultés sont intactes, et il a connu une foule de gens intéressants. Il est avoué ou avocat, je ne sais pas bien…
— C’est curieux, dit Kay, avec un ricanement, ici on ne rencontre que des ancêtres !
Elle se tenait debout, dans un angle de la pièce, auprès d’une haute lampe qui éclairait doucement son visage.
Thomas Royde, qui la regardait sans lui prêter autrement attention, uniquement parce qu’elle se trouvait dans son champ de vision, s’avisa soudain qu’elle était merveilleusement belle. D’une beauté radieuse et comme triomphante. Presque malgré lui, il chercha Audrey des yeux. Elle était pâle, diaphane, immatérielle.
Il sourit et, pour lui-même, murmura :
— Blanche-Neige et Rose-Rouge…
Mary Aldin était près de lui.
— Vous dites ? fit-elle.
Il répéta, ajoutant :
— C’est comme dans le conte de fées…
— Oui, dit-elle. C’est assez ça…